Enlight83
 

CARGESSER

Chapitre 1 & 2

© Roberto Lalli delle Malebranche 2011, H7, 35 in 68159 Mannheim, Deutschland, alle Rechte vorbehalten.

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A la mémoire de mes grands-pères Oscar Lalli et Giorgio Gallini qui, tous deux, ont combattu au front pendant la Grande Guerre.

A la mémoire de ceux qu’ils ont tués.

A la mémoire de Vieri Ubaldino Cancelli, le frère de ma grand-mère et l’un des premiers pilotes de la marine italienne qui disparut sans laisser de traces alors qu’il survolait le golfe de Tarente le 29 novembre 1919.

Dédié à toi, Gesa, et à ta générosité.

E ringraziando di cuore te, Bianca.

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Préface

Je tuerai Cargesser.
Maintenant.

TA TA TA TA TA TA TA TA TA

 

I Les écueils

I / 1 / 1

Je vis le jour, un 24 août dans le no man’s land entre l’été et l’automne. Je pleurais et criais et ma mère, me tenait-elle alors dans ses bras, au moins cette fois-là ?
“J’étais allongée dans le lit, épuisée, avec toi dans mes bras, et ton père, ce porc se donnait du plaisir avec la nourrice dans le grenier au lieu de contempler son fils.”
Combien de fois ai-je entendu ma mère répéter cette phrase ? Mille fois ?
Ma mère était petite, elle était peut-être aussi jolie. Mon père était si grand qu’il devait se baisser pour ne pas se cogner la tête au cadre de la porte. Ma mère criait souvent, elle pleurait souvent, elle était presque toujours ailleurs, peut-être rejoignait-elle la maison de son enfance disparue depuis longtemps déjà, et mon père ne rentrait le plus souvent que pour manger ou alors tard le soir et s’il n’était pas rentré le soir, alors le lendemain matin. Il était toujours vêtu de noir, il était toujours triste, nerveux ou en colère. Lorsqu’il ne trouvait pas les cigarettes qu’il cherchait dans la maison, il m’installait sur une chaise dans la cuisine, se plantait devant moi, grand comme un géant, et il me questionnait, encore et encore :
“Pourquoi est-ce que tu n’avoues pas tout simplement ? Je ne te frapperai pas, Julien, je veux simplement que tu admettes que c’est toi qui as pris les cigarettes. Où les as-tu cachées ? Ou alors, peut-être que tu les as
allumées ?”
“Je n’ai pas pris les cigarettes”.
“Laisse-le aller à l’école maintenant, tu les as sûrement oubliées chez une de tes poules, tu …”, mais elle resta dans la salle de séjour et n’acheva pas sa phrase.
“Tu resteras assis ici jusqu’à ce que tu aies avoué,” dit mon père sans prêter attention à ma mère. “Je suis ton père et tu fais ce que je te dis.”
De la salle de séjour s’échappa le rire clair, amer et empli de mépris de ma mère, un rire comme un couteau ensanglanté sous une serviette brodée.
J’aperçus une mésange passer à tire-d’aile devant la fenêtre de la cuisine, entendis les coups sourds de la vieille pendule dans la salle de séjour, sentis les rayons du soleil sur mes bras tremblants et compris que le monde, dehors, n’avait que faire de ce qui se passait chez nous. Dehors, tout resta exactement comme avant et ce qui m’arrivait, ce qu’il advenait de moi ne faisait aucune différence.
“Je les ai prises et je les ai allumées dans le jardin.”
Je mentais mais mon père me donna un léger coup sur la tête et dit simplement :
“Bien, va à l’école maintenant et à l’avenir, ne touche plus à mes cigarettes.”
Pour lui, j’avais déjà disparu alors que je me levais et me dirigeais vers la porte; je le vis dans son sourire qui trahissait ses pensées. Le monde était exactement comme il le voyait lui, même si les autres n’avaient pas le courage de le voir ainsi : un monde abusif et opprimant, empreint d’hypocrisie, de désespoir et de banalités. Lui, Lucien Lacroix, avait bien observé le monde et l’avait compris, et les autres pouvaient dire ce qu’ils voulaient, pouvaient prier Dieu, espérer le retour d’un Napoléon ou croire à la victoire du socialisme.
Gaston, le fils de Monsieur Grimauld, le boulanger de Saint-Pierre, me dit : “ton père est un porc rouge” et les autres enfants riaient. Je n’essayais même pas de me défendre. Ils ne l’auraient pas compris. Mon père n’était pas un “rouge”, mon père n’était rien du tout, il ne croyait en rien, n’espérait rien, ne faisait rien sauf écrire d’étranges articles pour La Liberté et il les écrivait tels que personne ne les comprenait.
“Ton père se prend pour un deuxième Emile Zola alors qu’avec ce qu’il a appris dans sa famille distinguée, il est tout juste capable d’écrire son nom. Pourquoi n’ai-je pas écouté mes parents, pourquoi fallait-il que je l’épouse lui précisément ?”
Comme à l’accoutumée, ma mère répondit elle-même à sa question :
“Parce qu’il était beau et que tout les autres le convoitaient aussi. Un séduisant vaurien”.
Assise sur le fauteuil couleur lavande aux accoudoirs dorés, elle peignait mes cheveux blonds et me regardait dans le vieux miroir éteint. Perdue dans ses pensées, elle tirait mes longues mèches avec le peigne et dans le miroir, un garçon élancé et svelte qui ressemblait à une fille grimaçait de douleur.
“Mais, Dieu soit loué, tu ne lui ressembles pas,” murmura ma mère. “Les putes, tu ne les… Tu ne te préoccuperas pas des femmes mais deviendras un grand artiste comme ton grand-père. Tu n’es pas un Lacroix toi, tu es un Gallinier” et elle tint fermement ma tête et fit glisser le peigne dans mes cheveux.

I / 1 / 2

Quand ma douleur se transformait en colère, je bombardais les chats avec des grains de raisin ou je m’acharnais à tuer des fourmis jusqu’à ce qu’elles cessent d’inspecter leurs morts avec leurs antennes qui vibraient nerveusement, jusqu’à ce que la chaîne de corps noirs tremblotants soit rompue et que plus aucun ordre ne règne.
Alors j’incarnais la mort, mon pied droit était la mort et il tuait machinalement, de plus en plus vite jusqu’à ce que je me mette à crier, malgré moi.

AAAAHHHHHHHHHHHHHHHHHH

Je baissai alors la tête et regardai ce que j’avais fait, le souffle coupé, en sueur, planté là à côté de la grange ; j’avais tout piétiné si violemment qu’il ne restait que de la terre mêlée à de la poussière grise, quelques rares brins d’herbes et des cailloux.
La colère s’était évaporée mais la tristesse subsistait : les longues heures de l’après-midi sans échanger de paroles avec quiconque, sans entrer dans la maison et sans une voie qui ne m’aurait menée nulle part ailleurs qu’en moi-même.
Il n’y a que dans la grange, couché sur une botte de paille que je pouvais me laisser aller en me caressant longtemps, en retardant le point culminant, inlassablement, jusqu’à ce que je parvienne, après une heure ou deux à la jouissance finale.
Mais après cela, c’était pire qu’avant et je n’étais plus capable ni de lire ni d’apprendre mes leçons ni de faire quoi que ce soit d’autre que d’errer à travers champs et de marcher jusqu’aux écueils.
Ma mère m’appelait parfois en criant: “Julien,” mais je ne répondais pas.
Je l’entendais marmonner : “nom de dieu, Julien, tu es comme ton père, tu ne vaux pas mieux que lui” avant qu’elle ne retourne dans la salle de séjour.
Son murmure rendait ce constat plus plausible, pour moi aussi et je me retrouvais alors entre les arbres, je ramassais des cailloux, visais les moineaux que j’aimais et les mitraillais. Une seule fois, j’ai réussi à en atteindre un et quand je l’ai retrouvé, le corps devenu lourd et raide, dans l’herbe, j’ai éclaté en sanglot.
Je l’ai enterré à l’ombre d’un cyprès et j’ai pleuré. Je voulais disparaître, ne plus être forcé d’être là, pourtant, cet après-midi là, j’ai trouvé près de la maison un oisillon qui ne pouvait pas encore voler et je me suis occupé de lui. Je l’ai nourri pendant sept jours et lorsqu’il s’est envolé dans ce bruissement que seul le battement d’ailes d’un petit oiseau peut engendrer, j’ai retrouvé mon sourire et l’espace d’un après-midi, je me suis retrouvé moi-même.
“Pense plus à l’école et moins à ton hôpital militaire pour animaux malades,” disait ma mère. Cependant, mes journées avaient un sens à présent et je passais mes après-midi à la recherche d’animaux blessés que je soignais alors du mieux que je pus.

I / 1 / 3

J’étais allongé sur le grand canapé noir à côté de ma mère et j’attendais jusqu’à ce que, plongée dans son journal, elle se détourne de moi. Elle portait sa chemise de nuit noire et lorsqu’elle se tourna, les genoux repliés comme une petite fille, le tissu glissa le long de la rondeur satinée de ses fesses; ma bouche s’assécha, je sentis naître une douceur brûlante au fond de moi et ma main se mit à trembler. Je la posai sur sa cuisse, délicatement, en retenant mon souffle. Elle murmura quelque chose sans lever les yeux de son journal mais je laissai la main où elle était. J’attendis, sans être là, sans bouger alors que le midi pesant sur la maison dérobait aux montres leur tic-tac et ainsi effaçait le temps.
Tout était calme, lourd, plein d’une lumière immobile et puis je commençai à caresser les fesses de ma mère, je suivais la rondeur de sa hanche, le bord soyeux et ondulé de ses sous-vêtements. La douceur sucrée au fond de ma gorge se fit si douloureuse que ma main en devint brûlante et moite et le sombre accord inavoué entre nous se fit solitude, la solitude de tous les péchés jamais commis, puis il fut mon péché, ma folie, ma perversion, ma médiocrité.
Ma mère se tourna vers moi et me gifla. Je bondis sur mes jambes, le visage enflammé, les larmes aux yeux et me précipitai dehors. Je ne savais pas où aller, je ne savais jamais où aller, je ne pouvais pas rester et je ne pouvais pas non plus m’enfuir.
Demain, l’après-midi, demain ou après-demain je m’allongerai de nouveau à ses côtés tandis qu’elle lirait son journal.

I / 2 / 1

Julie et moi nous sommes aimés dès le premier jour. Je me trouvais sur l’écueil, dans le vent, quand elle apparut soudain à côté de moi. Elle ne disait rien et ensemble nous regardions la mer. Des nuages passaient, longs comme des fils de barbe à papa et le bleu laiteux du ciel annonçait une tempête.
“Je m’appelle Julie,” dit-elle alors.
Elle prit ma main.
“Tu viens souvent ici, n’est-ce pas ?”
Je la regardai étonné.
“Je ne crois pas qu’il te pousserait des ailes si tu plongeais. Viens”, et elle m’entraîna vers les champs. Elle me devança et ouvrit le chemin, écartant les fleurs et les buissons qui brillaient de mille feux.

I / 2 / 2

Quelle était, pour moi, la chose la plus belle que j’avais vue jusque là ? Le ciel au-dessus des écueils, les mouvements de mes chats quand ils se redressaient et s’étiraient, le regard de Catherine, la fille de nos voisins, lorsqu’elle repoussait les mèches noires de son visage et retroussait les lèvres et bien sûr les yeux bleu lavande de Julie. Toutefois, quand la machine de Cargesser décolla, nous qui étions tous restés au sol, fûmes emportés d’un même élan et un énorme OOOOHHHHHHHHHHHHH étourdissant parcourut la foule des dix mille spectateurs et s’envola, porté par le monoplan blanc dans le bleu clair du matin.
La ligne invisible que suivait Cargesser était d’une beauté orgiaque, plus parfaite que tout ce que j’avais vu jusqu’à ce jour et la vitesse à laquelle son Benoît 11 s’éleva dans le ciel fut vertigineuse.
Nous qui devions rester au sol ressentions de la joie et de la douleur, de la fierté, du désespoir et de l’amour. De l’amour pour Cargesser et pour le fragile appareillage qui l’emportait et le maintenait là-haut, le maintenait en vie dans cette merveilleuse caresse aérienne et l’avenir que tout cela promettait, défiant le probable et bravant la raison, effaçant et couronnant à la fois deux mille, quatre mille, six mille ans d’histoire de l’humanité.
Des machines qui nous emporteraient tous dans le ciel, des machines qui produiraient de la chaleur et de la lumière pour tous, qui laboureraient les champs et rentreraient les moissons, des automobiles et des locomotives qui dépasseraient les limites et rendraient tout accessible à tous.
Un vieil homme qui se tenait à côté de moi me tapota l’épaule et son sourire disait que je devais m’estimer heureux d’être si jeune car je vivrais très certainement le jour où nous serions tous libres.
Tout était possible ! Une ère nouvelle que rien n’avait laissé préfigurer naquit ce jour-là, le 17 décembre 1903 ; elle était arrivée si rapidement que tous les piliers de notre monde passé semblaient ne plus exister : Socrate et son bon sens, César et sa toute puissance, Napoléon et son courage : aucun d’entre eux n’était parvenu à s’élever, à se détacher de la saleté, de la faim, de la misère environnantes. Benoît, Moisant et Cargesser y étaient parvenus et peut-être bientôt chacun d’entre-nous.
Les étoiles et la lune étaient si proches et un monde jusque-là plat, ennuyeux et figé qui avait rempli l’espace entre deux points se transforma soudain en coulisses de théâtre que chacun de nous pouvait, s’il en avait le courage, laisser derrière lui, là-bas, tout en bas, en l’espace de quelques minutes.
Julie serra ma main. Je posai mon bras autour de ses épaules et l’attirai contre moi. A Saint-Pierre sur l’écueil, dans notre jardin, à l’école, à la maison chez mes parents… Tout cela n’avait plus aucune importance, c’était aussi accablant et absurde que je l’avais ressenti depuis mon plus jeune âge. Paris, les aéroplanes, le ciel au-dessus du Bourget, c’était à la fois le nouveau monde et le paradis perdu, la fin de l’exil, l’instant où les hommes redeviendraient des dieux.
Lorsque Cargesser posa sa machine, la foule fut à nouveau en liesse et je sautais dans les airs, devenu soudain si léger et je criais le nom de Cargesser avec les autres et lorsqu’à un moment, je cherchai Julie du regard, elle avait disparu. Je la cherchai dans la foule tout l’après-midi, entre les stands et les tentes, dans les hangars et dans le petit café près du bâtiment principal, en vain. Je retournai alors à l’endroit où je l’avais perdue, baissai la tête et pleurai.
“Julien Lacroix, c’est toi ?”
Je levai la tête et aperçus un jeune homme qui me souriait d’un air moqueur, son bleu de mécanicien couvert de cambouis.
“Alors, c’est toi ou ce n’est pas toi ?”
Je hochai la tête.
“Tiens, voilà pour toi.”
Il me tendit une feuille de papier pliée, secoua la tête, se retourna et s’en alla.

Cher Julien,

Je viens de rencontrer mon oncle Charles, il est pilote et insiste pour que nous déjeunions ensemble. Il me raccompagnera plus tard à Saint-Pierre. N’est-ce pas formidable ? Ne te fais pas de soucis pour moi, Julien, je vais bien. On se voit demain.

Julie

C’était son écriture, sa voix, sa façon d’être. Je me retournai, mes jambes se mirent à bouger et m’emportèrent, que je le veuille ou non et le monde fut à nouveau ce qu’il avait toujours été : plat, ennuyeux et vide.

I / 2 / 3

Le vent qui courait au-dessus des écueils semblait connaître la réponse, il semblait connaître toutes les réponses mais il les murmurait, les criait, les hurlait dans une langue dont je devinais certes le sens mais dont je ne comprenais pas les paroles. J’observais les mouettes qui voguaient sur le souffle du vent, en bas entre les moutons d’écume près des rochers noirs et le bord des écueils juste devant mes pieds et elles aussi semblaient vouloir me clamer un message.

LAISSE TOUT TOUT
LAISSE ALLER
LAISSE TOUT TOUT ALLER

Mais, je ne voulais rien laisser aller, je ne pouvais pas car je n’avais rien sauf Julie qui m’offrait quelque chose comme un horizon dans le labyrinthe absurde de mon existence, un dédale qui se reconstruisait jour après jour. Sans elle, il n’y avait pas de différence entre hier, aujourd’hui et demain. Avec elle seulement, je pouvais parler, marcher et me taire en m’oubliant. Tout là-haut, dans le bleu gris du ciel, des nuages passaient rapidement et le vent souffla encore plus fort, les mouettes furent emportées encore plus haut, si rapidement que leur plumage se déploya; elles gagnèrent de l’altitude et retombèrent et cet incessant mouvement semblait vouloir dire que rien ne changeait jamais, que la douleur ponctuée de quelques instants de bonheur et la solitude qui suivait ne faisaient aucune différence.
Espérer, subir une déception, se retirer, espérer à nouveau pour subir une autre déception et ainsi de suite. Je fermai les yeux et fis un petit pas vers le précipice. Ce quelqu’un qui fut peut-être moi s’approcha du précipice et je me demandai ce que j’allais faire maintenant.
Sa main vint de nulle part et se posa à cet endroit entre mes épaules et ma nuque ; elle seule connaissait son pouvoir magique et elle seule pouvait l’éveiller. Je me retournai avec le vent et elle me serra dans ses bras ; je ressentis comme une porte s’ouvrir brusquement au fin fond de moi mais je serrai les poings et la repoussai.
“Où… je t’ai cherchée, Julie, tout ce temps !”
Je criais mais le vent déchirait mes paroles avant que Julie ne les entende.
Elle secoua la tête, leva une main et montra le bleu au-dessus de nous.
“J’ai volé !”
Je n’entendais pas ses paroles mais je les lus dans ses yeux.
“J’ai volé !”
Elle s’approcha de moi, pris ma tête entre ses mains et m’embrassa. Elle m’embrassa pour la première fois, longuement ; le vent nous enveloppa et soudain, je n’entendis plus rien, je ne vis plus rien et mes mains s’ouvrirent et je ne fus plus nulle part.

I / 3 / 1

Nous étions sur l’écueil et le vent soufflait. Mon père me tenait fermement ou alors il se tenait fermement à moi, je ne sais pas exactement et nous criions fort pour pouvoir entendre nos propres voix.
“Je ne veux pas le savoir !” criais-je en cherchant à me libérer de son emprise.
“Regarde-moi, Julien, bon sang, regarde-moi !”
Je secouais la tête et ses bras tendus me serrèrent encore plus fort.
“Je m’en vais, je dois partir mais… cela n’a rien à voir avec toi et moi !”
Je me laissai faillir, dans le vent, mais il me tint fermement comme une marionnette.
“Je te rendrai visite, aussi souvent que possible. Je ne veux pas m’en aller, tu comprends, mais ta mère ne me laisse pas d’autres choix. Je…”
Tout à coup, je retrouvai des forces. Je le frappai des poings et essayai de l’entraîner au bord des écueils.
“Tu mens,” je criais, “tu mens toujours, tu es absent, quel père se comporte ainsi? Tu n’es jamais là et tout le village sait bien que tu passes ton temps chez Madame Irene ou chez Antoinette, la pute et que tu bois. Tout le monde se moque de toi parce que tu fais de grands discours mais en réalité…”
Ce fut plus fort que moi et sans crier gare, je fondis en larmes.
“Tu n’es qu’un salaud, un salaud de père !”
Il lâcha mes bras exsangues et inertes comme des souches d’arbres. Je m’attendais à ce qu’il me frappe, attendais sa grande main, son poing mais elle ne vint pas. Lorsque j’ouvris les yeux, je vis les siens, de grands yeux noirs béants. Dans ses épais cheveux noirs, des serpents qui dansaient dans le vent tressaillaient.
“Tu n’as pas le droit de me juger, tu es encore un enfant et… j’ai supporté ta mère pendant dix ans, dix foutues années mais aujourd’hui, ça ne va plus, tu comprends ?”
Il était tout près de moi et me lançait ces paroles au visage.
“Je suis un homme, tu comprends et je ne peux pas vivre plus longtemps comme un chien dressé ! Veux-tu que je me lance dans le vide, c’est ce que tu veux ? Tu me croiras alors, et bien…”
Il fit un pas en avant mais au même moment une forte bourrasque manqua de le renverser. Mon père lutta et peina à avancer, sa veste secouée par le vent, la tête penchée vers l’avant, il avançait en tâtonnant, les mains dans le vide.
Je me jetai alors contre lui et le tint fermement. Nous tombâmes tous les deux sur les genoux. Il rampa vers le précipice et peut-être qu’il pleurait aussi. Je sentis un tremblement parcourir son corps tandis qu’il m’entraînait avec lui, petit à petit. Sa tête était déjà au-dessus du précipice quand je frappai son dos des deux mains, des deux poings, encore et encore jusqu’à ce qu’il tombe sur la poitrine, lourd comme un rocher, gémissant, et ne bougea plus.
J’ignore combien de temps nous restâmes allongés ainsi ; autour de nous, le ressac hurlait et mugissait et les rafales de vent effacèrent le temps.

I / 3 / 2

Le ciel. Etre là-haut, seul, dans le bleu. Ou dans le noir de la nuit, la lumière stellaire mon visage éclaire. Le ciel. Au-delà de tout, peut-être même au-delà de moi-même.
Les taches de rousseur de Julie étaient aussi des étoiles et je pensais à elle, elle me manquait, je me languissais d’elle, je me demandais ce qu’elle faisait à l’instant même, je me parlais à moi-même, me racontais les choses que je lui raconterais dès qu’elle serait à nouveau auprès de moi.
Et enfin, nous nous retrouvâmes, allâmes à travers champs, main dans la main, sous l’immensité bleue. Jusqu’à ce que nous nous allongeâmes dans l’herbe et mes mains cherchèrent ses genoux découverts, ses seins, la peau fraîche de sa cuisse nue sous sa robe. Elle retint ma main, posa un doigt sur mes lèvres, ouvrit mes pantalons et prit mon membre dans sa main, le caressa jusqu’à ce que je jouisse. Elle prenait son temps, ne me regardait pas, ne m’embrassait pas, perdue dans le bleu céleste, comme moi.
“Partons, toi et moi, Julie ! Je veux apprendre à piloter et …”
Sa main se posa sur ma bouche. Je me levai.
“Demain, demain, Julie ! Je ne peux plus… rester ici plus longtemps. Je ne le supporte plus. Demain, dans la nuit, au vieux chêne, près de la route de Béziers.”
Le vent soufflait au-dessus de nos têtes lorsqu’elle me regarda de ses yeux bleu lavande. Ses cheveux palpitaient dans le vent et son visage était plus beau que tout. Elle me regardait sans mots dire, esquissant un petit sourire et sa main glissa lentement dans mes cheveux jusqu’à ce que cet instant disparaisse soudain. Le vent s’était apaisé et le bleu du ciel devint laiteux et opaque. Elle me prit dans ses bras et me serra comme personne ne l’avait jamais fait auparavant et je savais alors qu’elle m’accompagnerait et jamais ne me quitterait.

I / 3 / 3

J’attendais, à cette époque, j’attendais vraiment, tremblant, la gorge sèche, je marchais de long en large, impatient, incapable d’imaginer ce que je ferais si elle ne venait pas. Je comptais jusqu’à cent, jusqu’à mille, jusqu’à ce que j’eus mal à la tête mais Julie ne vint pas.

ELLE NE PEUT PAS M’AVOIR TRAHI !
ELLE NE PEUT PAS PARTIR !
ELLE ATTEND LE MOMENT OPPORTUN !
ELLE EST PROBABLEMENT AUSSI DÉSESPÉRÉE QUE MOI !
PLUS DÉSESPÉRÉE QUE MOI !

Voilà les gros titres que je clamais dans ma tête jusqu’à ce qu’il ne reste que trois lettres qui remplirent tout :

NON

Je fermai les yeux, honteux d’avoir osé espérer, dégoûté d’avoir été si stupide de croire que quelqu’un pouvait m’aimer, voulait être auprès de moi et le rester, me serrerait dans ses bras. Mes larmes transformèrent la première lueur du matin en un voile derrière lequel tout se brouillait : le vieux chêne, les lignes rouges incandescentes dans le ciel au-dessus de Fleury et mes mains qui s’étouffaient l’une l’autre.
Les douleurs se firent si vives que je commençai à gémir et à pleurer, de plus en plus fort avec le sentiment de ne plus jamais pouvoir m’arrêter et c’est à cet instant que j’aperçus la lettre sur l’herbe humide de rosée. Elle avait peut-être été emportée par le vent, s’était détachée du chêne ; je sursautai car elle portait mon nom :

J U L I E N

J’ouvris la lettre en tremblant ; deux nouveaux gros titres de mon côté du voile :

CONDAMNATION A MORT
ESPOIR

Cher Julien,

Je ne te demande pas pardon car je ne t’ai jamais rien promis, cependant je te porte dans mon cœur, d’une certaine manière, et je ne veux pas que tu t’inquiètes pour moi. C’est vrai, Julien, je m’en vais mais non pas avec toi et non pas pour être avec toi. Je pars, comme toi, à Paris mais j’y vivrai avec un autre homme.
En fait, j’avais voulu te le dire le jour après le meeting aérien car je le savais alors déjà comme une femme sait parfois certaines choses mais je n’ai pas pu.
Tu es dans mon cœur, Julien mais non pas comme tu le désires. Pense toujours au bleu.

Julie

Je lus et relus la lettre sans verser une larme, puis je la déchirai alors que mes jambes se mirent en marche et mes bras se levèrent comme pour dégager le chemin de gros blocs d’air. J’avançais, accélérais le pas, sans aucune pensée, sans hésiter une seconde, j’allais sur le sentier au devant du rouge, du vert cristallin, du grondement sourd des vagues, du vent, des écueils.
Sous mes pieds, je sentais la voûte de la butte derrière laquelle le bleu patientait, la ligne escarpée de la falaise et j’avançais plus vite encore, trébuchais, tombais en avant, m’envolais vers le précipice et fermais les yeux. Encore trois pas, encore deux, le ressac mugissait

BROOOOOOAAAAAAMMMMMMMMSSSSHHHHHRRRRRRRRRRRR

encore un pas et enfin le bleu, voler, la mort.
“Madre de Dios !”
Il me saisit d’une poigne ferme qui n’avait rien d’humaine, il m’écartela presque. Il m’extirpa du néant, au-delà des écueils, m’arracha des mains de la mort sans éprouver aucune pitié. J’aurais pu être un fragment de roche, une colline, des montagnes et il m’aurait saisi et propulsé dans la vie, comme un dieu.
Il était noir comme le diable, la peau si burinée que son visage et sa barbe dense ne faisaient qu’un mais ses yeux clairs et verts me houspillèrent encore plus fort que mille soleils. Je vis sa main s’approcher, elle m’atteignit en plein visage et la douleur me submergea et déchira le voile qui m’avait rendu aveugle.
Il me fixait du regard, les yeux remplis de colère et de mépris et bien qu’il ne prononçe aucune parole, j’entendis très clairement ce que ses yeux déclamèrent :

PUTAINMERDEQUELPAUVRECONNARDMERDE

Il releva encore la main, je bondis et partis en courant, le vent dans le dos, toujours plus loin.

 

II Avant la guerre

 

II / 1 / 1

Lorsque je descendis du train à Paris et me retrouvai sur le quai, je réalisai soudain que c’était pour toujours et que je ne retournerais jamais plus à Saint-Pierre.
J’étais planté là sans destination et sans explication, j’étais le seul à ne vouloir aller nulle part, à ne revenir de nulle part, à ne chercher personne, à ne rien vendre, à ne rien annoncer. Personne ne me regardait, personne ne remarquait ma présence pourtant dès que je fis quelques pas, des regards m’effleurèrent, j’étais à nouveau visible, j’avais cessé d’être un fantôme.
Dehors, devant la gare de Lyon, la lumière était si éblouissante que je dus fermer les yeux. Paris rayonnait, rugissait, ronronnait, brillait, tournait sur elle même, se contractait et se dilatait mais je ne savais pas où aller et lesquels des mille rues et boulevards je devais emprunter. Un homme qui feignait de lire un journal s’arrêta à côté de moi et murmura quelque chose que je ne compris pas. J’avançai, traversai le Boulevard Diderot et le suivis jusqu’à ce que nous rejoignions une place d’où je pus apercevoir la Tour Eiffel de l’autre côté de la Seine. La Tour Eiffel était la seule chose que j’avais pu me représenter, assis dans le train pour Paris, et maintenant que je la voyais effectivement scintiller dans le bleu du ciel, je me sentais moins seul.
J’essayais de la rejoindre et lorsque je la perdais des yeux trop longtemps entre les hautes façades des maisons, je m’arrêtais et demandais mon chemin.
“Pourquoi la Tour Eiffel, mon garçon ? Tu n’y trouveras pas de logis pour des fils de paysans qui se sont enfuis de chez eux”, déclara l’homme à qui j’avais demandé mon chemin alors qu’il sortait d’un débit de tabac. Son chapeau haut-de-forme noir luisait sur sa tête et il avait attaché un œillet à la boutonnière.
“Je…”
“Comment t’appelles-tu, mon garçon ?”
“Lacroix, Monsieur…”
“… Leclerc. Aujourd’hui, c’est ton jour de chance, Lacroix. J’ai dû congédié un apprenti serveur et je dois le remplacer. Est-ce que tu sais lire et écrire ? Plus important encore, est-ce que tu es capable de travailler dur voire dix, douze heures d’affilée et la nuit, si c’est nécessaire ?” me demanda-t-il en suivant des yeux deux jeunes blanchisseuses.
“Je… je pense, Monsieur Leclerc. Je veux dire que je sais lire et écrire et pour le service…”
“… mon personnel te formera. Es-tu en bonne santé ? C’est important ça, Lacroix.”
J’opinai de la tête.
“Bien, mon café s’appelle L’hélice et tout comme l’hélice d’un avion doit tourner en permanence, mon café est un café le jour et un restaurant la nuit, Lacroix. Et tout comme l’hélice doit tourner sans jamais s’arrêter pour faire voler l’avion, mes employés doivent tourner vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour faire retentir la caisse. Tu vois ce que je veux dire, Lacroix ?”
De nouveau, j’acquiesçai.
“Oui, Monsieur.”
“Très bien ! Vous me plaisez vous, les jeunes gars de la campagne. Vous êtes comme vos canassons, flegmatiques mais costauds et en bonne santé.”
Il éclata de rire, visiblement heureux de cette comparaison.
“Suis-moi, Lacroix, ce n’est pas loin d’ici et ce n’est pas très loin non plus de la Tour Eiffel, si ça peut te rassurer. Tu peux commencer de suite. Au début, tu dormiras derrière, dans la cour et avec l’argent que tu gagneras, tu pourras te chercher une chambre à quelque part.”
Il sortit une montre en or de la poche de son veston avant de l’y refaire disparaître rapidement et tamponna sa petite moustache avec un mouchoir en soie.
“On y va, Lacroix, la très vénérée clientèle t’attend déjà.”

II / 1 / 2

Quatre semaines plus tard, je me réveillai au beau milieu de la nuit car j’avais froid.
Je pris une couverture dans le placard et m’y enveloppai mais au lieu de me sentir mieux, je commençai à frissonner et à claquer des dents. Les douleurs suivirent, juste au-dessous du nombril, se propageant jusque dans les testicules, les intestins, les reins.
Je me tordais de douleur sous la couverture. Bientôt je ne pus pratiquement plus bouger car les douleurs dans le dos furent si intenses qu’au moindre mouvement, ma respiration se bloquait.
J’ignore quand Madame Pinot, la concierge entra dans ma chambre. Elle posa sa main sur mon front, repartit et revint avec une tasse de thé au miel.
“Buvez ceci, Monsieur Lacroix, pendant ce temps, je vais chercher une autre couverture.”
“Mais je dois aller travailler, Madame Pinot”.
“Rien ne presse,” dit-elle en ouvrant la petite fenêtre. “Vous avez un peu d’argent ? Je vais passer chez Mendelson pour qu’il me donne un remède.”
Pendant son absence, je restais allongé sur le lit, enveloppé dans de lourdes couvertures comme un nouveau-né et les douleurs étaient si vives que j’espérais pouvoir quitter ce corps de quelque manière que ce soit, peu importe comment, si seulement elles pouvaient s’arrêter.
Je voyais le bleu du ciel au-dessus des toits, j’entendais les voix des mères qui réprimandaient leurs enfants et dans ces voix, il y avait aussi peu de tendresse et d’amour que dans ma vie. Maintenant j’existais encore, j’étais encore là, à Paris et dans un instant, j’aurais peut-être déjà disparu et cela ne ferait aucune différence car ma vie était ce qu’elle était, vide de tout ce qui aurait peut-être pu faire une différence.
Madame Pinot réapparut avec une poudre du pharmacien Mendelson. Après l’avoir ingurgitée, je sentis la chaleur regagner mon corps puis je transpirai et lorsque je rejoignis le café à midi, les douleurs n’avaient certes pas disparues mais j’étais au moins en mesure de me comporter comme un être vivant et non pas comme un cadavre ambulant bien que je me sente comme tel.
Leclerc remarqua évidemment que je travaillais plus lentement que d’habitude, que je disparaissais fréquemment aux toilettes et que je me tordais de douleur.
“Ecoute-moi, Lacroix, c’est un poulain que j’ai engagé et je compte bien en faire un cheval de course; des haridelles fatiguées, je n’en ai que faire. Alors, soit tu galopes, soit tu décampes.”
Il prit une serviette sur la table et tamponna sa petite moustache en souriant. Dans la cuisine, les cuisiniers et les serveurs relevèrent la tête de leurs marmites et de leurs assiettes et éclatèrent de rire.
Je travaillai jusqu’à minuit et quand je sortis enfin dans la rue, c’était avec la sensation que cette journée avait été plus longue que toute les années passées de ma vie. Les douleurs redoublèrent et je mis une éternité pour remonter les escaliers. Je comptai les marches, il y en avait cent quatorze. Parvenu en haut, j’ouvris la fenêtre et regardai dehors. La masse sombre des toits de Paris rougeoyait dans la nuit estivale. Je vis les toits, le ciel et les étoiles et je savais que tout cela devait être magnifique mais je ne ressentis rien, si ce n’est du froid et de la fatigue.

II / 1 / 3

Parfois, quand je ne courais pas d’une table à l’autre, les bras chargés d’assiettes, de bouteilles et de verres, je trouvais une seconde pour reprendre mon souffle et regarder autour de moi. Mes yeux se promenaient inévitablement le long des murs recouverts d’une tapisserie vert et or, là où étaient suspendues les photographies encadrées de ces hommes qui avaient fait de l’aviation leur raison de vivre. Il y avait Benoît qui de la cabine de pilotage du Benoît 11 regardait tristement le photographe et pourtant, c’est lui, qui le premier traversa la Manche en juillet 1909. Il y avait le Péruvien Chavez, dont le visage sous le bonnet de laine semblait ciselé dans la pierre. Il avait tourné le visage vers le haut ; peut-être regardait-il, de son air grave et malgré tout confiant, les pics qu’il voulait survoler. En septembre 1910, il quitta Brigue pour survoler, le premier, les Alpes mais il se blessa si grièvement lorsqu’il posa son appareil à Domodossola qu’il mourut trois jours plus tard. Mon regard erra un peu plus loin vers les six hommes qui se tenaient devant un monoplan sans hélices en plein milieu d’un jardin ouvrier; trois d’entre eux inclinés vers l’avant, les mains dans le dos, comme s’ils faisaient une révérence.
En août 1910, alors que John Moisant rejoignait Londres de Paris, il dut atterrir en catastrophe à Rainhem dans le Kent, il en sortit indemne mais mourut quatre mois plus tard lorsque son avion s’écrasa à La Nouvelle-Orléans. Pierre Prier avait eu plus de chance. En avril 1911, il décolla de Londres pour rejoindre en quatre heures Issy-les-Moulineaux près de Paris alors que peu de temps avant lui, Eugène Renaux s’envola de Paris pour atteindre le sommet du Puy de Dôme en Auvergne en six heures de vol. Il rafla le Grand Prix Michelin doté d’une incroyable récompense de 100.000 Francs.
Ils étaient tous là : Adolphe Pègoud, le premier à voler sur le dos en septembre 1913, Thomas Sopwith qui avait relié la Belgique et l’Angleterre, la baronne de Laroche, la première femme à piloter seule, Alberto Santos Dumont qui du haut de son 1,52 mètre entrait tout juste dans son minuscule monoplan Demoiselle et bien entendu, Roland Garros qui, de Paris rejoignit Rome et plus tard Madrid et qui, en septembre 1913 alors qu’il se dirigeait vers Tunis fut le premier aviateur à traverser la Mer Méditerranée dans son Morane-Saulnier. De nombreuses photographies sur les murs portaient des signatures et des dédicaces car parmi les meilleurs pilotes du monde, un grand nombre vivait à Paris et la plupart d’entre eux finissaient par atterrir un jour dans le café de Leclerc.
Eugène Benoît vint presque tous les soirs et sa compagne, Mademoiselle Sara qui avait les cheveux roux et les yeux verts, suscitait autant l’estime des serveurs de l’Hélice que Benoît qu’ils admiraient et enviaient. Benoît était fortuné, célèbre dans le monde entier et il était non seulement l’un des plus brillants pilotes mais également l’avionneur par excellence.
Cargesser pilotait un de ses Benoît 11, un des cent appareils que Benoît avait entre-temps livrés à des clients aux quatre coins de la planète. Mais au café L’Hélice, il tenait la main de sa compagne, parlait peu et accompagnait son repas d’un unique verre de vin blanc, pas un de plus, pas un de moins. Mademoiselle Sara plaisantait avec Leclerc et les serveurs, elle s’amusait de leur grivoiserie, buvait deux ou trois verres de vin, écoutait Benoît sans dire un mot lorsqu’il donnait des explications à un ami ou à un journaliste, une de ses longues mains immaculées soutenant sa tête. Elle ignorait absolument tous les hommes qui passaient près de leur table pour attirer son attention ou ceux, assis à une table voisine, qui cherchaient du regard ses yeux étincelants. Elle ne se comportait jamais vulgairement, de manière déplacée ou excessive ; c’est ce qui, à mon avis, faisait le secret de sa beauté et de l’admiration qu’elle suscitait. C’était une femme lucide, à tout instant, et c’est justement pour cette raison qu’elle rayonnait. J’étais heureux dès que je pouvais lui servir de l’eau, du pain, des fruits ou un dessert et quand je humais son parfum, ses cheveux et son haleine qui sentait la menthe.
Ce soir-là, alors qu’on m’autorisa pour la première fois à leur servir l’entrée, Mademoiselle Sara leva les yeux vers moi un court instant et son regard ou plus exactement, ce que je crus lire dans son regard, m’affecta si subitement que je m’arrêtai net, pétrifié. Leclerc qui m’avait suivi avec les sauces me percuta, toutes les assiettes me glissèrent des mains et volèrent en éclat sur la table et le sol, projetant le poisson et la viande dans toutes les directions.
Mademoiselle Sara et Benoît bondirent de leurs chaises, leur table cogna mon genou gauche et je basculai en arrière sur la table de l’ambassadeur italien et de sa femme, entraînant Leclerc dans ma chute.
J’entendis des rires, des applaudissements, des cris d’encouragement “encore, encore” pourtant quand j’ouvris les yeux, allongé par terre sur le dos, un silence de mort régnait autour de moi. Leclerc, Mademoiselle Sara, les autres serveurs et l’ambassadeur italien étaient debout, me toisant du regard ; la seule qui souriait, c’était Mademoiselle Sara.
“Lève-toi, Lacroix, dépêche-toi un peu !”, siffla-t-il entre ses dents et Leclerc m’entraîna avec lui alors qu’il se dirigeait vers les tables voisines en s’inclinant d’un air faussement débonnaire devant les clients souriants.
Dans la cuisine, au milieu du bruit des casseroles et des éclats de voix des cuisiniers et des apprentis, Leclerc sortit son portefeuille, se ravisa et le remit dans sa poche.
“Ton salaire mensuel, je le garde, Lacroix. En fait, je devrais appeler la police mais de toute évidence, tu ne possèdes rien qui te permette de me dédommager et moi, je ne veux pas d’ennui. Alors maintenant, disparais !”
Il prit son mouchoir en soie, tamponna sa petite moustache et cette fois aussi son front et rejoignit ses clients. J’enlevai mon tablier, l’accrochai à son crochet, pris ma casquette et sortis dans la rue par la porte de derrière. Il pleuvait et je restai planté là, je ne pensais à rien, je ne ressentais rien. Je fermai les yeux alors que la pluie s’incrustait dans mes vêtements et quand je les ouvris à nouveau, Mademoiselle Sara était soudain devant moi. Elle posa sa main sur ma joue, je la regardai et restai sans voix.
“J’ai très peu de temps,” murmura-t-elle en souriant. “C’est pour vous !”
Elle me tendit une petite feuille de papier avec une adresse.
“Il t’engagera, viens demain matin, tôt, avant sept heures, de préférence avant que les autres mécaniciens n’arrivent.”
Elle me fit encore un petit signe de la tête, suivit le contour de ma nuque avec sa main et retourna dans le café.
Je fixai la feuille de papier et sentai encore la chaleur de sa main sur mon visage. La première ligne se décomposait déjà :

SOCIÉTÉ DE PRODUCT… DES AEROPLA… EUGÈNE BENOIT

II / 2 / 1

Lors de ma première rencontre avec Cargesser, sans son avion me semble-t-il, j’avais été surpris de voir à quel point il était jeune et à quel point il paraissait vieux. Je savais qu’il ne pouvait pas avoir bien plus de 22 ans, mais à la manière dont il se tenait aux côtés de Benoît dans l’atelier et l’écoutait, il donnait l’impression d’un homme qui avait déjà vécu la plupart des expériences qu’un homme pouvait vivre dans sa vie.
Non pas qu’il parût malade, bien au contraire, Cargesser avait l’allure d’un boxeur. Il n’était pas très grand mais il était musclé et quand il bougeait, c’était avec un curieux mélange de souplesse féline et un incontestable détachement presque perceptible physiquement. Cargesser n’appartenait pas au ciel, c’est dans les champs, les prés, les routes, les ruelles et les entrées des maisons qu’il était chez lui. Pourtant, c’était un des meilleurs pilotes de France et il en était conscient.
“Plus rapide, Benoît, il faut qu’il soit beaucoup plus rapide. Pour l’instant, ce n’est qu’un canard, bienveillant mais lent.”
Benoît ne bronchait pas.
“Les gros moteurs ont besoin de plus de place et ils sont trop lourds pour ce type de construction.”
“Dans ce cas, il faudra dorénavant concevoir le cadre de telle sorte qu’il puisse porter un moteur plus puissant.”
“Et pour cela, il nous faudrait…”
“… plus d’argent, je sais, Benoît, je sais. Et nous gagnerons plus d’argent si nous volons plus loin et plus haut que les autres, si la presse nous reste dévouée et si plus de gens viennent au meeting, et pour cela, il nous faudrait…”
“… des appareils plus lourds avec de plus gros moteurs ?”, demanda Benoît, sans un sourire.
Gargesser fit un signe d’approbation. Il prit un cigarillo de sa poche et un des mécaniciens s’avança et lui donna du feu. Cargesser le remercia en levant brièvement la main avec son cigarillo mais ses yeux demeurèrent verts, froids, fixés sur l’appareil.
“Il va y avoir une guerre, Benoît et tu obtiendras du gouvernement autant d’argent que tu pourras en dépenser à condition que tu fasses de tes avions des machines de guerre.”
“Je pourrai y faire monter une caisse en bois pour un pistolet, des munitions pour cent coups de feu et une bouteille de champagne.”
Les mécaniciens éclatèrent de rire mais j’étais pratiquement sûr que Benoît n’avait pas dit cela à la légère. Cargesser prit une maquette en bois sur la grande table de construction, l’observa et la reposa. Il était encore très tôt le matin, une odeur de café flottait dans l’atelier et les couleurs et les bruissements du printemps déferlaient de l’extérieur, du champs d’aviation dans l’immense hangar qui abritait les deux prototypes du Benoît 12.
Nous attendions tous que Cargesser reprenne la parole ; il le savait et prit son temps.
“Je ne suis qu’un simple pilote, Benoît, alors que toi, tu es aviateur, avionneur et un très populaire détenteur de record. Alors…”
Je ressentis presque physiquement le mépris qu’il éprouva alors pour Benoît et ressentis tout aussi distinctement comment l’admiration que portaient les mécaniciens pour Cargesser se transforma au même moment en une aversion qui les surprit eux-mêmes. Cinq minutes plus tard, Cargesser avait disparu et Benoît resta immobile à côté de l’un des deux prototypes Numéro 12 et le suivit du regard.
“Je vais devoir trouver un autre pilote,” déclara-t-il plus à lui même qu’aux hommes autour de lui et retourna à la table de dessin. Au fond de moi, quelque chose papillonnait et je savais alors que je reverrais Charles Cargesser.

II / 2 / 2

Sara était assise en face de moi et me regardait. Nous avions bu du vin blanc, du vin blanc de chez Leclerc mais nous n’étions pas ivres, du moins pas assez pour qu’elle vienne me rejoindre sans hésitation. J’attendais alors qu’elle me dévisageait sans sourire et puis, elle se leva, vint près de moi et s’assit sur mes genoux mais elle ne me regardait plus, elle fixait un point au loin, quelque part au-dessus des toits, de l’autre côté de la fenêtre.
“Pourquoi trembles-tu ?” lui demandai-je.
“Parce que je veux que tu me prennes et je sais que c’est faux et pourtant, c’est ce que je veux.”
Je l’embrassai prudemment, elle ferma les yeux et répondit à mon baiser et le silence se fit autour de nous ; Paris se tut, les rues, les façades, même les toits des maisons et je n’étais plus nulle part.
“Tu peux me lire quelque chose,” me demanda-t-elle en se dégageant de moi. Elle prit un des volumes qui se trouvaient près du lit et me le donna. Elle se coucha sur le lit, entièrement habillée, je m’allongeai à ses côtés, le livre en main et déjà elle fut sur moi et glissa le long de mon corps, je lui dis : “Attends, Sara, attends…” mais elle ouvrit mes pantalons et commença à me caresser et tout se déroula comme cela devait se dérouler, comme cela avait été écrit cette nuit-là dans nos yeux, sous la pluie.
Plus tard, lorsque les ombres du soir nous réveillèrent, nous nous étreignions comme tous ceux qui devaient sans cesse se quitter.
“Il faut que j’y aille, il se méfie, il me connaît et sait que je l’aime, mais… que parfois, je dois faire ce que me dicte mon âme. Non pas qu’il le comprenne vraiment, il essaie, mais…”
“Tu l’aimes vraiment et…”
J’étais sans voix, je ne voulais pas qu’elle quitte Benoît mais je voulais aussi compter pour elle.
Elle me dévisagea et lut mes pensées.
“Tu n’es pas un épisode, tu es un roman mais nous devrons le vivre là, à l’intérieur.”
Elle désigna son cœur.
“Pourquoi n’es-tu pas venu à Paris 7 ans plus tôt ?” me demanda-t-elle en m’embrassant.
“Parce qu’à l’époque, je n’avais que dix ans !”
Nous éclatâmes de rire. Puis, elle se leva et s’habilla.
“Je reviendrai,” dit-elle, “et toi, tu voleras. Prépare-toi déjà à ce grand jour.”
Elle sourit et glissa sa main qui sentait la menthe dans mes cheveux.
“Tu voleras, Julien.”
Nous échangeâmes un dernier baiser et elle partit. Je restai allongé, pensant à l’immensité bleue et quand je me relevai enfin pour boire un verre d’eau, je vis la lettre sous la porte. Je n’aurais pas su dire pourquoi mais je savais qu’elle était de Julie.

Julien,

Je t’écris parce que tu me manques. C’est vrai. Peut-être parce que je suis malheureuse. C. m’évite et je ne trouve pas les mots qui combleraient le silence entre nous. Il parle peu, il ne pense qu’à voler et attend la guerre de tout son être. J’ai un chat, je vais me promener, j’attends que quelque chose se passe, n’importe quoi, et parfois je pense à Saint-Pierre, aux écueils, et à toi.
Tu étais malade mais à présent, tu es guéri et tu travailles chez Benoît. Je m’en réjouis énormément.

Pense à moi, je sais que nous nous reverrons bientôt.

Je t’embrasse !

Julie

Je lus et relus les dernières lignes. De la fenêtre, je regardai en bas les lumières de la ville qui semblaient m’appeler soudain, brillant de mille feux.

II / 2 / 3

Eugène Benoît n’avait pas la parole facile. Il passait plus de temps dans son atelier que ses mécaniciens et quand il devait décider qui volerait et qui ne volerait pas, il se basait sur ce qu’il appelait “l’épreuve du jeu d’échecs”. Il passait des heures, penché sur les plans de construction, jouant simultanément avec les deux extrémités d’un minuscule rouleau de papier sulfurisé. Le temps n’avait pas la même signification pour lui que pour nous. Il buvait rarement du café et un verre d’eau, seulement quand Sara l’y forçait. Et quand il vérifiait les améliorations faites sur les deux prototypes, un regard suffisait pour réduire au silence les mécaniciens qui aimaient plaisanter et jamais ne renonçaient à tenter de le faire rire. Benoît, un homme de petite taille qui portait toujours des pantalons et une veste bleus, même le soir chez Leclerc, ne passait jamais ses mains dans ses cheveux, ne mettait jamais les mains dans les poches et ne parlait que d’avions. Il était plus austère que le curé de Saint-Pierre et je ne me souviens pas l’avoir jamais vu sourire dans l’atelier, ne serait-ce qu’une seule fois.
Est-ce qu’il m’appréciait ? Appréciait-il quiconque à part Sara ? Elle seule parvenait à le faire sourire le soir chez Leclerc ; il n’était alors plus le grand Benoît, le premier aviateur ayant traversé la Manche mais un petit garçon qui était tombé amoureux de sa tante et n’avait d’yeux que pour elle.
Sara. Elle avait dû lui parler de moi. Je ne comprenais pas grand chose aux maquettes en bois et encore moins aux moteurs. Les mécaniciens de Benoît me méprisaient et me prenaient pour un nul ; ils avaient raison car je ne savais jamais ce que j’étais en train de faire jusqu’au jour où je finis par passer mon temps à nettoyer, à chercher des boissons, à récurer les toilettes parce que je n’étais personne et que je semblais condamné à le rester. Si Sara n’avait pas été là.
“Lacroix.”
Benoît était à la fenêtre qui donnait sur le petit terrain d’aviation. Il regardait les nuages et le ciel de mai qui lentement s’assombrissait. Je m’approchai de lui, casquette à la main, tête baissée.
“Tu veux apprendre à piloter, c’est bien vrai ?”
J’acquiesçai, mes mains et la casquette tremblaient.
“Tout le monde ici veut piloter, Lacroix et je me demande bien pourquoi c’est à toi que je devrais laisser tenter sa chance. Tu viens juste d’arriver et …”
Il n’acheva pas sa phrase mais je savais à quoi il pensait.
“Je ne peux pas vous dire pourquoi mais je sais que j’en suis capable, Monsieur Benoît.”
Je vis du coin des yeux qu’il secouait la tête alors qu’il contemplait le ciel.
“Je n’ai que faire de romantiques ici, Lacroix. Les journaux ont besoin d’idylles, de héros et de grands sentiments pour augmenter leur tirage et je leur rends service mais pour moi, piloter c’est comme jouer aux échecs et les échecs n’ont rien à voir avec le romantisme, le courage, l’amour ou la passion. Les échecs, c’est avant tout de la préparation, de la planification et des mathématiques, tout comme piloter. “Là-haut,” et il fit un geste en direction du firmament violet, “les romantiques périssent, Lacroix.”
Ma gorge était sèche, mes mains tremblaient malgré moi et à ma grande surprise, ma casquette atterrit de nouveau sur ma tête. Avant que je puisse me tourner et disparaître, Benoît me regarda pour la première fois.
“Demain matin, à six heures. Cette nuit, tu pourras dormir dans le hangar 1.”
Je le regardai fixement.
“Pas de faux espoirs, Lacroix. Tu rouleras un peu et c’est tout. Quelques coups en guise d’introduction pour te faire une idée des règles du jeu.”
Puis il disparut et je restai planté là seul avec les deux machines à moitié finies et le vent de mai que j’entendis souffler pour la première fois dans l’immense silence de l’atelier de montage.
Je dormis peu cette nuit-là ; je n’avais pas peur mais je pensais à Sara, à Julie, à ma mère, à mon père, aux écueils et à toutes les heures pendant lesquelles je m’étais senti seul. Cette nuit signifiait la fin de quelque chose et demain quelque chose d’autre, de nouveau commencerait.

DEMAIN

Je m’endormis et je crois, rêvai de Sara. Elle tenait ma main pendant que je pleurais et soudain, Benoît me réveilla. Carcassonne, le rouquin et Filibert dont je n’avais jusque là jamais vu le visage car il était toujours couvert de cambouis tirèrent et poussèrent le 11 hors du hangar 1 sur le terrain d’aviation.
Le ciel était si bleu, je ne l’avais jamais vu ainsi et le monoplan, avec lequel Benoît avait parcouru des centaines de kilomètres ressemblait à une tente métallique à laquelle un petit plaisantin aurait ajouté un moteur et des roues.
La matinée fut consacrée aux préparatifs et le soleil se leva et nous réchauffa pendant que Benoît m’expliquait la mécanique du 11. Carcassonne et Filibert fumaient et me fusillaient du regard, fumaient encore et secouaient la tête toutes les trente secondes. Et puis, au bout d’un moment, Benoît me saisit par les épaules, me coinça dans l’étau de ses bras courts et forts et me dit :
“Assieds-toi derrière le manche. Tu m’écoutes ? Bien. Maintenant, tu vas conduire, tu comprends, conduire seulement ! Tu tires le manche très, très prudemment, très prudemment jusqu’à ce que l’appareil se mette à rouler. Tu le laisses rouler, le long de la piste et ensuite tu réduis la vitesse et tu t’arrêtes. Quand je te dis de t’arrêter, tu t’arrêtes.”
Il me secouait et moi, j’acquiesçais, j’acquiesçais pour ne pas qu’il me brise les os.
Benoît alluma le moteur lui-même tandis que Carcassonne et Filibert se tenaient prêts de part et d’autre de l’appareil et maintenaient les ailes du 11 droites pendant qu’ils crachaient du jus de tabac et des cascades de jurons. C’est alors que le 11 réagit, d’abord par saccades et secousses puis il glissa. Il ne roulait pas, il glissait le long de la piste herbue et j’aurais hurlé de joie tellement j’étais heureux. Carcassonne et Filibert couraient à côté de moi et juraient si fort que leurs voix couvraient les pétarades du moteur. Le 11 prit de la vitesse et Benoît qui n’avait pas bougé, cria quelque chose que je ne compris pas et je haletai, je cherchai à reprendre mon souffle et je sentis le vent passer au-dessus et au-dessous de moi ; Benoît criait et Carcassonne et Filibert criaient et je tirai le manche, j’entendis

SHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHH

et le 11 s’éleva dans les airs, je volais, je volais ! Je pensais encore Voilà pourquoi je suis né, juste pour ça ! et déjà l’immensité bleue s’approcha de moi mais tout à coup, le 11 s’inclina sur la droite et avant de réaliser ce qui était arrivé, l’aile droite heurta le sol et le moteur et moi fûment propulsés presque simultanément vers l’avant et sur le côté.
Lorsque je retrouvai mes esprits, Benoît se tenait au-dessus de moi et me regardait, le visage dépourvu de pitié, de colère ou d’une quelconque émotion.
“Je t’avais prévenu, Lacroix, voler, ce n’est pas pour les romantiques. Et maintenant, va-t-en.”

II / 3 / 1

Il se passait quelque chose d’inhabituel, c’est ce qui me réveilla. Dehors, le jour se levait et les moineaux perchés entre les toits, dans les cours et dans les rues louaient cette journée nouvelle en gazouillant de concert. Eux seuls étaient libres, ils faisaient partie d’un monde ancré dans le nôtre sans que ces mondes ne s’interceptent vraiment. Si nous, êtres humains venions à disparaître et la grande ville se retrouvait dépeuplée et abandonnée, peut-être qu’ils ne s’en rendraient pas même compte. Mais les cafés, les terrasses, les usines ne seraient plus que bois, pierre, acier. Plus de pain, plus de brioches, plus de miettes et peut-être qu’eux aussi s’en iraient.
Je me levai et les écoutai chanter. Est-ce qu’ils se trompaient eux aussi, se battaient, se quittaient, se méprisaient, se tuaient et se pardonnaient ?
C’est alors que je l’entendis, que je les entendis, les voix. D’abord, je pensais que c’était le vent mais ce bourdonnement venait d’en bas, il venait de la terre et non du ciel. Ce que j’entendais, c’était le bourdonnement des rues de Paris et de ses habitants, ce n’était pas un chuchotis et ce n’était pas non plus un mugissement collectif déchaîné, c’était quelque chose entre les deux : de la tristesse, de la clémence, des adieux anticipés, du courage, de la détermination, la fin de quelque chose sans lendemain et je compris alors que nous étions en guerre.
On frappa à la porte, deux fois, seule Sara frappait ainsi et je savais qu’elle était venue pour que nous partagions ensemble le grand dénouement.
“Julien”, dit-elle et son visage était si beau que j’avais du mal à la regarder dans les yeux. “C’est arrivé”, et à la manière dont elle se tenait là-bas dans la cage d’escalier, belle et farouche comme une déesse grecque libérée de sa torpeur, elle ne semblait pas seulement me le dire à moi mais parlait pour le ciel et pour tout ce qu’il englobait.
Nous tombâmes dans les bras l’un de l’autre, dans une formidable étreinte et en ce 1er août 1914, le couple qui se tenait là, ce n’était pas seulement nous mais tous ceux qui allaient devoir se quitter. La feuille de papier qu’elle tenait dans sa main tomba par terre et je pus y lire chaque mot.

ARMÉE DE TERRE ET ARMÉE DE MER
ORDRE
DE MOBILISATION GÉNÉRALE

Elle se dégagea de mon étreinte, passa devant moi, entra dans la pièce, m’entraîna sur le lit et, sans hésiter une seconde, ouvrit les boutons de mon pantalon.
“Prends-moi jusqu’à ce que tu n’en puisses plus, jusqu’à ce qu’il ne reste plus une seule goutte de ton jus, encore et encore, jusqu’à ce que tu aies mal à la moindre de mes caresses”, puis elle tomba à genoux et prit mon membre érigé dans sa bouche.
Je gémissais, non pas de plaisir, pas encore, mais de douleur. Je savais que ce serait notre dernière rencontre et je glissais mes doigts dans ses cheveux pendant qu’elle me faisait jouir. Je criai, tout mon être cria et quand je retombai sur le lit, les yeux baignés de larmes, elle posa sa tête sur mon torse et ne dit pas un mot.
Je pleurais des larmes de deuil et pourtant je goûtais dans ces larmes une douceur inexplicable ; je fermai les yeux et vis une maison entourée de cyprès qui se balançaient dans le vent et ressentis pour la première fois, une profonde quiétude, dénuée de joie ou de douleur, une quiétude intemporelle sans pourquoi ; mes mains cherchèrent alors les siennes et les trouvèrent et cet instant-là entre nous devint éternité.

II / 3 / 2

De nouveau, la pluie tombait, et de nouveau, j’étais dehors sous la pluie et ne m’en rendais pas compte. De nouveau, j’étais sur l’écueil et à seulement deux pas de moi, mon vieil ami, le néant m’attendait. A la seule différence qu’ici, dans une des innombrables ruelles de Paris, la descente dans l’oubli durerait plus longtemps.
Je regardais les deux marches d’escalier qui menaient à la route mais je n’avais pas la force de descendre ces marches. L’examen médical par le médecin militaire n’avait duré que dix minutes et en l’espace de dix minutes, les représentants de l’armée française avaient décrété que mon état de santé ne me permettait ni de tuer ni de me faire tuer. La voix que je connaissais si bien car elle vivait dans ma tête depuis toujours, couvrit le chuintement de la pluie et les bruits de la nuit. J’avais froid et mal partout mais la voix était aussi prétentieuse et narcissique qu’au premier jour lorsqu’elle s’adressa à moi.
Grand Dieu, et tu t’étonnes, je parle de ce qui s’est passé là dedans, Julien ? C’est à mourir de rire, non ? Bientôt, ils enverront n’importe quel chien, quel étudiant, quel apprenti, quel fils de paysan, tous ceux capables de marcher et de tenir un fusil combattre les Huns mais toi, qui es assez stupide pour te porter volontaire à 17 ans, ils ne te prennent pas. Ce n’est pas un hasard, tu sais, ne cherche pas d’excuses, Julien, tu sais bien pourquoi. C’est inscrit sur ton front : moi, Julien Lacroix, suis un
incapable ! Comme mon père !
Et la voix devint fou rire, et ce fou rire fut celui de ma mère.
Grand Dieu, pourquoi existes-tu, Julien ? Qu’est-ce que quelqu’un comme toi vient faire sur cette terre ?

POURQUOI EXISTES-TU,
JULIEN ? POURQUOI ?

La pluie tombait, inlassablement et j’aurais aimé me coucher sous la pluie, j’aurais aimé descendre les deux marches et m’allonger entre deux énormes flaques d’eau dans la rue de Babylone lorsque la porte derrière moi s’ouvrit et trois hommes vêtus de capes bleu marine apparurent.
“Je vais chercher la voiture, mon général,” et un des hommes descendit les marches et s’éloigna dans la rue à grandes enjambées. Je me retournai et mes yeux rencontrèrent ceux d’une personne de très grande taille, extrêmement mince dont la casquette à visière et les extrémités du col étaient ornées d’arabesques dorées.
“Tout va bien, mon garçon ?”
Dans sa voix, je n’entendis aucune compassion, simplement une once de curiosité.
“Je… non, j’ai voulu me porter volontaire, mais…”
“Tu n’as pas été pris.”
Je hochai de la tête. Je ne pouvais pas le regarder dans les yeux.
“Une cigarette ?”
A peine avait-il posé sa question que son adjudant s’avança avec des cigarettes et des allumettes.
“Viens par ici, mon garçon, tu es resté sous la pluie bien trop longtemps.”
Nous nous abritâmes dans l’entrée du bâtiment et je fumai, tremblotant, la première cigarette de ma vie.
“J’aimerais te redonner espoir, mon garçon, mais cette guerre sera courte et s’achèvera par une victoire rapide sur les Huns. Nous les prendrons d’assaut car cela fait des années que nous attendons l’occasion de réparer l’injustice subie et de libérer nos frères et sœurs français d’Alsace et de Lorraine. Tout a été préparé de longue main, mon garçon, depuis longtemps déjà et nos soldats repousseront les Allemands comme des moutons de l’autre côté du Rhin.”
Ces dernières semaines, j’avais souvent repensé aux paroles de Cargesser dans l’atelier de Benoît.
“Nos avions nous permettraient de repérer la position de nos ennemis juste avant l’offensive.”
“Mon général !” ajouta l’adjudant d’un ton sec.
“Mon général”, déclarai-je à mon tour.
Le grand homme maigre qui portait l’uniforme d’un général de brigade abaissa sa cigarette et me fixa des yeux. Au même instant, la voiture s’approcha par à-coups en crachant des nuages de gaz d’échappement ; il l’ignora.
“Comment t’appelles-tu, mon garçon ?”
“Julien Lacroix, mon général.”
Mon nom ne lui disait rien.
En fait, je voulus dire : “j’ai travaillé chez Eugène Benoît” mais au lieu de cela, je m’entendis prononcer les mots : “appris à piloter.” Je lui dis : “J’ai piloté un avion, mon général, une seule fois.”
La portière de la voiture s’ouvrit et l’adjudant-chef en sortit et patienta alors qu’il porta la main à la visière de sa casquette d’un geste décontracté et salua. Le général me tapota l’épaule et dit :
“C’est ton jour de chance, soldat. Parnasse !”
“A vos ordres, mon général !”
“Procurez à cet homme une place dans le 114e et occupez-vous des papiers nécessaires.”
“Très bien, mon général !”
“Je suis le général Raymond Raspail et maintenant, mon garçon, tu appartiens à la France,” déclara-t-il sans sourire. Il jeta sa cigarette dans la pluie et monta dans l’automobile sans un mot de plus. Parnasse et moi restâmes sur place et suivîmes la voiture du regard jusqu’à ce qu’elle tourne au coin du boulevard des Invalides et disparaisse.
“A votre place, Lacroix, je ne me réjouirais pas trop,” dit Parnasse derrière moi et la voix dans ma tête qui était restée silencieuse tout ce temps, éclata de rire.
Grand Dieu, tu n’as pas idée à quel point il a raison !

II / 2 / 3

“Combattants du 114e, l’heure cruciale est proche et nous tous ici présents le ressentons au plus profond de nos cœurs. Le devoir des politiques ces jours-ci est de comparer le poids de la paix et son prix avec celui de la guerre et des possibilités qu’elle engendre; le nôtre, au contraire, est d’être fin prêt dans l’une comme dans l’autre éventualité.
Y aura-t-il une guerre ? Je n’en sais rien. Sera-t-elle de courte ou de longue durée ? Je n’en sais rien bien que la confiance que je place dans la discipline, l’unité et la volonté de vaincre de l’armée française soit immense. Nous ne sommes sûrs que d’une chose : il nous incombe, à nous du 114e d’écrire un nouveau chapitre dans les annales glorieuses de l’histoire de l’armée française, à savoir, celui de la reconnaissance aérienne de l’ennemi.
Vous qui avez tous été sélectionnés pour servir votre sainte patrie, comme observateur ou comme pilote, appartenez à une nouvelle génération de Français pour qui le terme impossible n’existe plus. Vous apprendrez à vous élancer jusqu’aux étoiles et à regagner la terre sains et saufs, vous apprendrez à toujours trouver votre chemin, même dans les airs et à le suivre résolument, à repérer les positions militaires dont vous ferez des ébauches et des photographies. Mais avant tout, vous apprendrez à obéir, à vous astreindre à une discipline de fer et à toujours répondre à l’appel de la France par un oui, franc et résolu. Vive le 114e, vive l’armée française, vive notre France révérée.”
Nous nous levâmes de nos chaises, saluâmes comme nous l’avions déjà fait des milliers de fois et lorsque Raspail et son état-major nous eurent quittés, nous restâmes sur le terrain d’aviation à fumer. Nous n’avions pas de permissions, pas de week-ends libres et de manière générale très peu de temps pour vaquer à nos propres occupations. On ouvrait nos lettres, les relisait et les censurait; tout contact avec les habitants de la petite ville voisine de Pau nous était formellement interdit. Nous étions de jeunes hommes, aucun d’entre-nous n’avait plus de 22 ans et le soir et la nuit, je me sentais plus que jamais seul.
Je volerai avec Sautierre, mon observateur qui en plaisantant mais dans le respect de l’ordre hiérarchique qui se doit dans le 114e me surnommait, “Lacroix, mon chauffeur”. Lefèvre, notre instructeur, en venait à l’essentiel lorsqu’il nous tapait sur l’épaule, à nous pilotes, et disait : “Vos passagers vous appellent au moins par votre nom, c’est déjà quelque chose. Mais le jour où il feront appel à des chiens dressés, vous, vous aurez été des pilotes, tout ce temps, c’est clair.”
“Oh, Lacroix, il est libre ton taxi ? et pour nous pilotes, de telles plaisanteries faisaient partie du quotidien mais cela m’était bien égal d’autant plus que je m’entendais bien avec Sautierre. Sautierre était intelligent, trop intelligent pour le poste d’observateur et trop intelligent pour le 114e et pour Raspail. Il se tenait souvent à mes côtés, ses yeux marron mélancoliques rivés sur l’horizon et puis, il secouait la tête et disait quelque chose comme :
“As-tu déjà remarqué que dans les discours de Raspail la guerre tombe toujours du ciel ?”
Je ne comprenais pas ce qu’il voulait dire par là.
“Enfin, regarde : qui veut d’une guerre, qui veut d’une guerre en Allemagne et qui veut d’une guerre en France ? Tu veux la guerre, toi ? Moi, en tout cas, je n’en veux pas. Et pas non plus pour l’Alsace ou la Lorraine. Et de l’autre côté, chez les Huns, ce n’est pas différent. Seul un petit groupe d’hommes fortunés veut la guerre, pour s’enrichir, car sur le champ d’honneur, ce ne sont pas eux et ce ne sont pas non plus leurs fils qui meurent mais des paysans, des artisans, des ouvriers, des enseignants et des artistes. Je me demande bien de combien de temps encore le peuple français et tous les autres peuples auront besoin pour comprendre cela ?”
“Oh, Lacroix !”
Lefèvre était derrière nous.
“C’est ton tour.”
La cigarette m’en tomba des doigts.
“Mon lieutenant, je pensais que c’était d’abord au tour de Casquet et…”
“Casquet ne décolle pas des toilettes, il se vide, Lacroix. Enfile ta robe de bal et
viens !”
La Morane Parasol était très différente de toutes les machines que j’avais connues chez Benoît. Elle ressemblait à un poisson volant entièrement blindé, monté sur des roues.
“Je la fais rouler ?”
Lefèvre me dévisagea et esquissa un sourire. Il n’avait que six ans de plus que nous mais inspirait le respect comme un grand-père.
“Si tu veux, j’y fais rapidement monter un Klaxon et rajouter la mention taxi sur les deux ailes, Lacroix. Allez, grimpe ! Bon, on a tout répété des milliers de fois : tu t’envoleras, ça, j’en suis à peu près sûr. Ce qui est important, c’est de ne pas te laisser emporter par la joie d’avoir réussi à décoller et de ne pas quitter le champ d’aviation des yeux. En effet, la France et ses contribuables te seraient reconnaissants si tu pouvais ramener la Morane jusqu’ici. Il faudra donc que tu atterrisses et de préférence sur les roues et non pas comme Marais la semaine dernière.”
Marais s’était fracturé les deux jambes lors de son atterrissage manqué et on l’avait remplacé. Ma gorge était si sèche que j’avais du mal à déglutir.
Lefèvre fronça un sourcil.
“C’est à toi de voir, Lacroix, soit tu tentes ta chance tout seul aujourd’hui et tu vas jusqu’au bout, comme un homme, soit tu vas tenir compagnie à Casquet aux toilettes.”
Je fis un signe d’approbation de la tête. Tout était dit.
Lorsque je roulais sur la piste, j’entendis une voix dans ma tête mais ce n’était pas la voix de ma mère, c’était la mienne.
C’est pour ça que je suis né, pour ça précisément !
Je tirai sur le manche et la machine s’éleva comme sur une ligne droite. Pas de vent latéral, pas de ratés de moteur, pas de brusques secousses, seulement cette sensation d’être attiré vers le haut, dans un monde bleu qui n’avait rien en commun avec ce vieux monde qui s’éteignait en contrebas. Voilà ce que je ressentis ce vendredi-là alors que l’été 1914 s’achevait. Je m’élevai lentement, tentai avec précaution de virer à droite et commençai à grelotter de froid bien que mon visage brûlait d’allégresse, je volai droit devant moi, entrepris un virage à droite plus sec et me retrouvai par le plus grand des hasards avec le terrain d’aviation devant moi à 12 heures .
Je descendis plus bas, décélérai et m’approchai de la piste au bout de laquelle Lefèvre, minuscule, m’attendait. L’étendue verte se rapprocha, je relevai tout doucement le nez de la machine et déjà la Morane et moi nous affaissâmes de tout notre poids. Je poussai un soupir mais dans la seconde qui suivit, serrai les poings et criai. Si j’avais pu, j’aurais bondi hors de la machine et plongé directement, tête la première, dans les bras de Lefèvre. Sautierre et lui me tapèrent inlassablement sur les épaules, m’arrosèrent la tête avec du champagne tiède et me secouèrent amicalement.
“Comment dit-on déjà : ceux que l’on croit morts vivent plus longtemps !”, s’écria Lefèvre. “Tu as survécu à ton premier vol en solitaire et sincèrement, c’est plus que je n’avais espéré, Lacroix. Et bien, Sautierre, je te dois 10 Francs.”
Lefèvre riait, Sautierre riait et je riais moi aussi et cet instant fut le dernier instant si plein de légèreté pour de longues, longues années.

{ À SUIVRE }